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Analyse typographique : détecter un faux document par sa police (Belgique)

Police de substitution, crénage irrégulier ou graisse incohérente : l'analyse typographique forensique révèle les documents falsifiés, en cohérence avec le cadre LBC/FT belge.

L'équipe CheckFile
L'équipe CheckFile·
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Une police de caractères qui n'existait pas encore à la date déclarée d'un document suffit à démontrer sa falsification devant une commission d'enquête — c'est exactement ce qui s'est produit en 2017 lorsque la police Calibri a fait tomber une déclaration présentée comme datant de 2006. L'analyse forensique typographique (font forensics) examine la police, le crénage, la graisse et l'alignement des caractères d'un document pour repérer les traces d'une altération que l'œil nu ne perçoit pas.

Cette technique est distincte de l'analyse de niveau d'erreur qui traque les artefacts de compression JPEG, et de l'analyse des métadonnées qui inspecte l'empreinte numérique invisible d'un fichier. Selon le rapport 2024 de l'ACFE (Report to the Nations), seulement 37 % des fraudes documentaires sont détectées par des contrôles manuels, avec un délai moyen de détection de 87 jours — un angle mort que l'analyse typographique referme en quelques minutes lorsqu'elle est appliquée systématiquement.

Qu'est-ce que l'analyse forensique typographique

L'analyse forensique typographique consiste à comparer la police, l'espacement et la forme des caractères d'un document avec ce qui est attendu pour ce type de pièce, cet émetteur et cette période. Le SWGDOC (Scientific Working Group for Forensic Document Examination) et les normes ASTM International encadrent cette méthodologie d'examen forensique des documents depuis plusieurs décennies, initialement développée pour l'écriture manuscrite puis étendue aux documents imprimés et numériques.

Contrairement à l'ELA, qui exploite les mathématiques de compression JPEG, et à l'analyse des métadonnées, qui lit les champs invisibles d'un fichier, la forensique typographique travaille sur le contenu visuel lui-même : la forme des lettres, leur alignement les unes par rapport aux autres, et la cohérence de la graisse (le poids visuel du trait) sur l'ensemble du texte.

Un fraudeur qui modifie un chiffre, un nom ou une date dans un document doit reproduire la police d'origine — et rate presque toujours ce détail à l'œil nu mais détectable par mesure. Selon les travaux du SWGDOC, l'examen typographique reste l'une des méthodes les plus fiables pour identifier une insertion de texte, précisément parce que peu de logiciels de retouche appliquent automatiquement les métriques exactes (chasse, interlettrage, hinting) de la police d'origine.

Les signaux typographiques qui trahissent une falsification

Six familles de signaux reviennent systématiquement dans les documents modifiés manuellement. Aucun de ces signaux n'est, seul, une preuve définitive, mais leur accumulation sur une même zone de texte constitue un indicateur fort.

Signal typographique Ce qu'il révèle Où le chercher
Police de substitution incompatible Le logiciel de retouche a utilisé la police système par défaut faute de disposer de la police originale Zone modifiée (montant, nom, date) comparée au reste du document
Graisse (poids) incohérente Le texte inséré est en Regular alors que l'original est en Medium ou Semibold, ou inversement Comparaison lettre à lettre sur un même mot
Crénage et espacement irréguliers L'espacement entre caractères ou mots ne suit pas la même règle que le reste de la ligne Alignement vertical des chiffres dans une colonne de montants
Alignement imprécis La ligne de base du texte modifié est légèrement décalée par rapport aux lignes adjacentes Fiches de paie, extraits de compte, tableaux de montants
Anachronisme typographique La police utilisée n'était pas disponible commercialement à la date déclarée du document Documents anciens numérisés ou réédités
Rupture du motif de bruit local Le grain ou le bruit de numérisation autour du texte modifié diffère du reste de la page Documents scannés à basse résolution

Sur les cartes d'identité électroniques (eID) et titres de séjour, la substitution de caractères touche le plus souvent le nom, la date de naissance ou le numéro de registre national — les champs les plus fréquemment falsifiés selon les retours des équipes de fraude documentaire dans les banques et les agences immobilières.

Le crénage, la graisse et l'alignement : les micro-signaux invisibles à l'œil nu

Le crénage (kerning) est l'ajustement de l'espace entre deux caractères précis, propre à chaque police et parfois même à chaque logiciel de composition. Un faussaire qui tape un nouveau montant dans un champ existant utilise en général le crénage automatique de son traitement de texte, qui diffère subtilement de celui de la police originale — même quand la police porte le même nom.

La graisse (font weight) est le poids visuel d'un trait : Light, Regular, Medium, Bold. Deux versions d'une même police de familles différentes (par exemple Arial et Helvetica, ou Calibri et Carlito) produisent des lettres presque identiques à l'œil nu mais avec des graisses et des courbes légèrement différentes, détectables par superposition ou par mesure de la hauteur d'x et de l'épaisseur des pleins et déliés.

Une inspection à fort grossissement (400 % et plus) de la ligne de base et de l'espacement inter-caractères révèle des écarts de l'ordre du dixième de millimètre, invisibles à l'œil nu sur un document imprimé standard. Des travaux académiques récents, dont une étude systématique sur la détection d'attaques sur les documents d'identité, montrent que des modèles de champs aléatoires conditionnels (CRF) permettent d'automatiser cette classification en modélisant conjointement la forme, l'alignement et l'espacement de chaque caractère pour signaler les incohérences locales.

Comment un expert repère-t-il une police de substitution sur un document scanné

Un expert compare systématiquement la zone suspecte à un échantillon de référence du même émetteur, en superposant les caractères identiques (le même chiffre ou la même lettre apparaissant ailleurs dans le document non modifié). Si la forme, la graisse ou l'inclinaison diffèrent, la police substituée est presque toujours une police système proche mais non identique — Arial au lieu d'Helvetica, Calibri au lieu de Carlito, ou une police par défaut du visualiseur PDF utilisé pour l'édition. Les outils d'identification de police en ligne (WhatTheFont, Identifont) permettent de confirmer rapidement l'identité d'une police à partir d'un extrait d'image.

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L'anachronisme typographique : quand une police trahit une date de fabrication

Une police qui n'était pas commercialement disponible à la date affichée sur un document prouve que ce document a été produit ou modifié après cette date. C'est exactement le mécanisme qui a fait tomber une pièce clé du dossier Panama Papers au Pakistan en 2017.

Dans cette affaire, une déclaration présentée comme datant de février 2006 par la famille du Premier ministre Nawaz Sharif était composée en police Calibri. Or Calibri n'a été distribuée commercialement par Microsoft qu'à partir de janvier 2007, avec le lancement d'Office 2007. Un expert du Radley Forensic Document Laboratory a confirmé devant la Joint Investigation Team (JIT) que le document ne pouvait donc pas avoir été signé à la date qu'il affichait. L'épisode, surnommé « Fontgate » par la presse pakistanaise et internationale, a été largement documenté par Al Jazeera et par Scroll.in, et a contribué à la disqualification de Nawaz Sharif de ses fonctions.

La disponibilité commerciale de Calibri à partir de janvier 2007 a suffi, à elle seule, à démontrer la fabrication d'un document daté de février 2006 devant une commission d'enquête internationale. Cette affaire illustre pourquoi les experts en documents entretiennent des bases de dates de sortie de polices : Times New Roman (1931 pour la version originale, révisions ultérieures), Calibri (2007), Verdana (1996) ou Google's Roboto (2011) constituent chacune un repère chronologique exploitable pour dater un document a posteriori.

Font forensics face à l'ELA et à l'analyse des métadonnées

L'analyse typographique, l'ELA et l'analyse des métadonnées répondent chacune à une question différente et se complètent plutôt qu'elles ne se substituent l'une à l'autre.

Technique Question posée Fonctionne sur Limite principale
Analyse typographique (font forensics) La police, le crénage et la graisse sont-ils cohérents avec l'original ? Documents imprimés, scannés ou PDF natifs Inefficace si le faussaire a un accès complet à la police d'origine
ELA (analyse de niveau d'erreur) Le schéma de compression JPEG révèle-t-il une zone modifiée ? Images JPEG et scans photographiques Ne s'applique pas aux PDF natifs ni aux formats sans perte
Analyse des métadonnées Le fichier a-t-il été créé ou modifié à une date incohérente ? Fichiers PDF, images avec EXIF Les métadonnées peuvent être réécrites ou effacées

Un fraudeur qui contourne un contrôle typographique en récupérant la police exacte du document original peut néanmoins laisser une trace dans les métadonnées du fichier ou dans le schéma de compression de l'image scannée. C'est cette redondance qui rend une approche combinée plus robuste qu'une seule technique isolée.

Cadre réglementaire : FADO, INCC-NICC et obligations belges

Le système européen FADO (False and Authentic Documents Online) centralise, pour les autorités des États membres, les caractéristiques des documents authentiques et falsifiés recensés au sein de l'Union, y compris leurs polices et éléments de sécurité typographiques. Ce dispositif, décrit dans la synthèse officielle publiée sur EUR-Lex, constitue la référence utilisée en Belgique par les services de police et de douane pour comparer un document suspect à un modèle de référence.

En Belgique, l'Institut National de Criminalistique et de Criminologie (INCC-NICC), organisme scientifique fédéral sous l'autorité du SPF Justice, réalise les expertises demandées par les autorités judiciaires en matière de documents falsifiés et d'écriture. Le faux en écritures est réprimé par les articles 193 à 197 du Code pénal, qui sanctionnent tant la fabrication d'un faux document que son usage, quel que soit le support concerné.

Les banques et bailleurs belges doivent-ils vérifier la police des documents reçus

La loi du 18 septembre 2017 relative à la prévention du blanchiment de capitaux impose, en son article 21, de vérifier l'identité des clients au moyen de sources fiables et indépendantes. Ni la FSMA ni la BNB n'imposent de méthode technique unique, mais un établissement de crédit qui reçoit des fiches de paie dont la police varie d'un document à l'autre pour un même employeur déclaré prend un risque de conformité documenté. Pour les dossiers de financement et de leasing, la cohérence typographique entre plusieurs fiches de paie d'un même employeur est un contrôle simple à automatiser.

Mettre l'analyse typographique en pratique

Une procédure d'examen typographique commence toujours par l'isolement de la zone suspecte et sa comparaison directe avec un échantillon non contesté du même document ou du même émetteur.

  1. Identifier la police utilisée à l'aide d'un outil d'identification (WhatTheFont, Identifont) sur la zone suspecte et sur une zone non modifiée du même document.
  2. Comparer la graisse et la forme des caractères identiques (même chiffre, même lettre) apparaissant ailleurs dans le document.
  3. Mesurer le crénage et l'alignement par grossissement, en recherchant les écarts de ligne de base et d'espacement.
  4. Vérifier l'anachronisme en comparant la date de sortie commerciale de la police identifiée à la date déclarée du document.
  5. Recouper avec l'ELA et les métadonnées pour confirmer ou infirmer le signal typographique par une seconde méthode indépendante.

Pour les équipes conformité qui traitent des volumes importants, l'examen manuel poste par poste n'est pas praticable au-delà de quelques dizaines de dossiers par jour. La plateforme CheckFile, notamment pour la vérification documentaire banque et KYC, combine analyse typographique, structurelle et de cohérence inter-documents pour industrialiser ce contrôle. Elle couvre plus de 3 200 types de documents dans 24 langues OCR et 32 juridictions, ce qui permet d'appliquer une grille de référence adaptée à chaque type de pièce et à chaque pays émetteur.

Combiner l'analyse typographique avec les autres couches forensiques

Une analyse multi-couche combinant structure, métadonnées et cohérence inter-documents reste l'approche méthodologique la plus robuste pour identifier un document falsifié, car aucune technique isolée ne couvre l'ensemble des scénarios de fraude. La forensique typographique referme l'angle mort spécifique des retouches de contenu textuel, là où l'ELA cible les images et les métadonnées ciblent l'historique du fichier.

Les équipes conformité s'interrogent souvent sur la part de ces contrôles qui peut être automatisée sans perdre en fiabilité — la réponse pratique consiste à faire tourner les trois couches en parallèle et à ne déclencher une revue humaine que lorsque plusieurs signaux convergent sur la même zone. Notre guide de vérification des documents détaille l'articulation de ces méthodes, avec nos repères de tarification et de sécurité.

Les documents générés par des modèles d'intelligence artificielle générative posent un défi distinct : ils ne comportent ni police substituée au sens classique, ni décalage de compression JPEG, puisque l'ensemble du texte est synthétisé de façon cohérente. La détection de signaux IA de CheckFile répond à cette classe de fraude en complément de vos contrôles existants, sans prétendre atteindre une détection exhaustive de toutes les techniques de fabrication de documents.

Questions fréquemment posées

Qu'est-ce que la forensique typographique peut détecter que l'ELA ne détecte pas

La forensique typographique détecte les incohérences dans la forme, l'espacement et la graisse des caractères, ce qui fonctionne aussi bien sur des PDF natifs que sur des images. L'ELA, elle, ne s'applique qu'aux images JPEG et ne dit rien sur la cohérence typographique d'un texte généré nativement en PDF.

Comment savoir si une police était disponible à une date donnée

Les fabricants de polices et les fonderies publient généralement les dates de sortie commerciale de leurs familles typographiques ; des bases comme celle d'Identifont ou les archives des éditeurs (Microsoft, Adobe, Google Fonts) permettent de vérifier cette date. Le cas Calibri (distribuée à partir de janvier 2007) reste l'exemple le plus documenté d'anachronisme typographique ayant servi de preuve dans une procédure d'enquête.

L'analyse typographique suffit-elle seule à prouver une falsification

Non. Comme pour l'ELA et l'analyse des métadonnées, un signal typographique isolé est un indicateur qui doit déclencher une investigation complémentaire, pas une preuve autonome. La recevabilité devant une juridiction belge dépend de la méthodologie de l'expert et du recoupement avec d'autres éléments du dossier — le faux en écritures et son usage restent par ailleurs réprimés par les articles 193 à 197 du Code pénal.

Quels documents sont les plus exposés aux falsifications typographiques en Belgique

Les fiches de paie, extraits de compte, attestations fiscales et pièces d'identité scannées (eID, titres de séjour) sont les plus concernés, car ce sont des documents où un fraudeur modifie un champ précis (montant, nom, date) sans disposer de la police exacte du logiciel émetteur d'origine. Les diplômes et attestations professionnelles présentent également ce risque lors des vérifications RH.

Les outils gratuits suffisent-ils pour une analyse typographique fiable

Les outils gratuits d'identification de police (WhatTheFont, Identifont) permettent une première vérification, mais une analyse fiable à l'échelle de la production nécessite une comparaison systématique avec des échantillons de référence et un recoupement avec l'ELA et les métadonnées. Les plateformes de vérification documentaire automatisée intègrent cette comparaison dans un pipeline unique plutôt qu'en contrôles manuels dispersés.

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